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LA FRANCOPHONIE À TRAVERS
LA REVUE DE L'AMOPA

L'AVENIR DE LA LANGUE FRANÇAISE
EN EUROPE ET DANS LE MONDE
par Axel MAUGEY

Dernière mise à jour le mercredi 14 mars 2012

Je suis très honoré de venir ce soir vous parler de la langue française et de la francophonie. Et je m'adresse à une assemblée qui, je le sais, chérit fortement notre langue. Vous formez tous ici une véritable garde prétorienne de la langue française.
Qu'il me soit permis tout d'abord de remercier l'inspecteur général Jacques Treffel, un homme dynamique et généreux, ainsi que les membres de la Commission de l'AMOPA pour ce beau prix des Palmes de la francophonie qui me sera remis ce soir.
Entrons ensuite dans le vif du sujet pour préciser que ma communication comportera trois volets. Le premier me permettra de vous présenter mon essai, intitulé Le roman de la francophonie(1) le deuxième insistera plus précisément sur l'avenir de la langue française en Europe; et le troisième évoquera certains aspects de la francophonie mondiale.
Le roman de la francophonie présente une synthèse des grandes idées qui, de 1960 à aujourd'hui, ont permis au mouvement francophone de se constituer, j'explore en effet cet espace qui, depuis 30 ans, a subi bien des mutations. Aux temps héroïques de la francophonie qui s'étend de 1960 à 1980 succède l'époque des Sommets et, avec eux, la parution de livres importants, d'auteurs comme Xavier Deniau, Gabriel de Broglie, Claude Hagège, Thierry de Beaucé, Michel Guillou, le président Senghor.
Dans cet essai politique et historique, je ne cache pas que le destin du français apparaît aujourd'hui incertain et surtout ambigu. Longtemps fort d'un héritage considérable, le français a aujourd'hui perdu de la puissance en terme absolu, à cause du dynamisme de nombreux pays. Aussi doit-il, à présent, avant tout, s'adapter, trouver une énergie moderne en lui et favoriser le partage de nouvelles réalités entre les francophones.
Mon livre insiste sur le fait que les francophones ne connaissent pas toujours leurs atouts. Savons-nous que nous pouvons compter sur au moins 25 millions d'allophones francophiles répartis dans de très nombreux pays? Pour rester dans le peloton de tête des grandes langues, il faut que la France continue d'être une puissance économique de bon niveau et que le français soit une langue dominante dans les institutions européennes. Le président Senghor a mille fois raison d'insister sur le fait que les francophones doivent apprendre d'autres langues étrangères que l'anglais.
la grande question qui se trouve au cœur de mon essai est la suivante: la France s'aime-t-elle assez pour être en mesure de faire valoir son image auprès des autres pays francophones, et plus largement aux yeux de cette Europe à la construction de laquelle elle participe?
J'en arrive à présent au deuxième volet.
À la fin du XXe siècle, la diffusion de l'anglais - faudrait-il dire de l'américain? - à l'échelle planétaire connaît une vigueur sans précédent. Tous les indicateurs le démontrent, notamment ceux qui se rapportent aux fonctions de l'anglais dans les activités scientifiques et techniques.
Les élites francophones évaluent cette réalité sinon toujours négativement, du moins le plus souvent avec une inquiétude certaine. Les motifs de cette inquiétude sont nombreux mais le plus sérieux me paraît être le suivant: la diffusion massive de l'anglais dont les conséquences sont loin d'être négligeables produit une pression en faveur de l'uniformisation qui menace à la fois la diversité des langues et celle des cultures.
C'est surtout à la suite des deux guerres mondiales que les États-Unis, et donc la langue anglaise, se sont mis à occuper un espace de plus en plus large. Ils ont profité des pertes et destructions considérables survenues en Europe, en 1914-1918, pour affirmer leur puissance. L'année 1945, avec l'explosion de la bombe atomique américaine, annonce la naissance du géant que nous connaissons.
J'aimerais cependant souligner qu'à mon avis une analyse de la diffusion de l'anglais à l'échelle mondiale demeurerait incomplète s'il fallait taire la force des résistances aux pressions d'uniformisation linguistique et culturelle causée par l'internationalisation des marchés économiques. Ces résistances sont de plus en plus actives et nos stratégies d'action doivent absolument en tenir compte. Au cœur de ce mouvement de résistance, le Québec se situe en première ligne et constitue un premier cas de figure exemplaire.
Un deuxième cas de figure incarnant bien la résistance aux pressions d'uniformisation à la suite de l'internationalisation des marchés nous est fourni par des témoignages sur les difficultés qu'éprouve actuellement la firme américaine CNN. Les reproches adressés à l'entreprise mettent en cause la stratégie de son président, Ted Turner, désireux de diffuser les nouvelles dans une seule langue, en faisant le moins possible appel aux ressources journalistiques locales et en imposant un point de vue fortement américain. Le journaliste du New Yorker qui a analysé les résistances au comportement de CNN prévoyait que, si la firme maintenait son choix stratégique unilingue, d'ici dix ans elle pourrait connaître un déclin au profit de concurrents plus sensibles à la diversité linguistique et culturelle (New Yorker, août 1993).
Il existe donc des forces non négligeables de résistance aux pressions d'uniformisation résultant de l'évolution des sociétés contemporaines. Aussi le moment est-il venu de proposer des nouvelles stratégies d'action. [...]
Il est évident que dans le but d'améliorer une situation linguistique et culturelle devenue dommageable pour de nombreuses langues européennes. Il serait judicieux d'imposer des quotas aux émissions en anglais. À titre d'exemple, il serait possible de décider que, dans chaque pays, 60 % de la production devrait être nationale (ce qui au passage stimulerait l'industrie du pays); 20 % serait proposée à l'anglais, ce qui n'est déjà pas si mal; et 20 % - ce qui apparaît novateur - aux émissions des autres pays européens. Un tel équilibre rendrait à César ce qui appartient à César et favoriserait réellement les échanges entre les diverses parties européennes, sans pour autant priver l'anglais de la place qui lui revient naturellement.
Nul doute que le français participe aujourd'hui à ce mouvement d'affirmation en faveur de la diversité des langues et des cultures. Aussi, le combat de la langue française n'est-il pas seulement politique mais moral et s'inscrit-il au cœur d'un dialogue des cultures qu'il veut absolument privilégier, sinon la planète suffoquera sous l'uniformisation culturelle. La résistance très vive des locuteurs français et francophones - songez au GATT - s'explique car la civilisation française a toujours privilégié les aspects culturels.
J'aborde maintenant la troisième partie qui contiendra ma conclusion.
Il manquerait quelque chose de « vital » sur cette planète si le monde francophone n'existait pas, tant cette alliance en devenir s'affirme comme une impérieuse leçon de dignité, d'existence et d'échange. À bien y penser, on ne peut que se féliciter que la France possède deux espaces privilégiés: « L'Europe et la francophonie ».
Les fondateurs du mouvement francophone avaient raison de définir ce dernier espace comme un espace médiateur entre le Nord et le Sud, l'Est et l'Ouest, entre chrétiens et musulmans, sans laisser pour autant de côté les peuples d'autres religions. Nul autre que le très beau livre - L'aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane - symbolise ce dialogue fondamental, soucieux de médiation. Tant il est vrai que cet espace francophone semble être le seul qui ne soit pas à dominante ethnique.
Essayons donc de fixer de façon très synthétique la situation de la langue française dans chacune des parties du monde. Il apparaît clair qu'il faut à tout prix gagner la bataille du français en Europe pour que la France et la francophonie aient de beaux jours devant elles. En Amérique, le français résiste. Songeons à l'exemple du Québec et au fait que le français - on ne le sait pas toujours - soit la troisième langue parlée aux États-Unis. Dans le bassin méditerranéen, il semble bien que l'évolution du français dans la plupart de ces pays dépende, en partie, de la volonté politique française d'aller de l'avant. En Afrique noire, qui bouge plus vite qu'on ne le pense, il n'est pas toujours facile d'avoir une idée très claire de ce qui s'y passe. Comment l'espace francophone peut-il continuer à se développer dans un contexte aussi difficile? À condition de résoudre les problèmes les plus criants de l'heure, l'avenir du français en Afrique pourrait surprendre bien des observateurs au XXIe siècle.
Dans l'océan Indien, la langue française occupe une place assez exceptionnelle (comme en témoigne la tenue du Ve Sommet, à Maurice, en octobre 1993). Dans l'océan Pacifique, la France et la francophonie ont de belles cartes à abattre. En Asie, enfin, le français doit relever de nombreux défis: tout spécialement au Viêt-Nam, en Chine, au Japon et en Corée.
Jamais peut-être la France, grâce à un monde francophone qui a vraiment mûri et au sein duquel le français progresse, ne retrouvera plus dans l'histoire la chance qui s'offre aujourd'hui à elle de diffuser, à l'échelle mondiale: la générosité, les valeurs, le génie technologique qui sont les fondements de sa civilisation. Pour réussir ce pari. il nous faut favoriser l'émergence d'une dynamique nouvelle en faveur du français, c'est-à-dire en privilégiant toujours les secteurs dits stratégiques: l'espace audiovisuel notamment.
Forte d'un héritage assez extraordinaire, il apparaît impossible et inacceptable que la France se replie frileusement sur l'Europe, abandonnant peu à peu l'outre-mer où le français progresse. Ce serait dramatique sur tous les plans.
Avant de céder la parole à Mme Béatrice Didier, je voudrais saluer la mémoire de deux francophones émérites qui viennent de nous quitter: M. Auguste Viatte, de l'institut, et le président de la Côte-d'Ivoire, M. Félix Houphouët-Boigny, un ami du général de Gaulle.
Le mot de la fin revient au secrétaire perpétuel de l'Académie française, M. Maurice Druon: « Notre langage est à notre intellect ce que l'air est à nos poumons ».
Je vous remercie, Mesdames, Messieurs.

(1) Coédition: Montréal, Éditions Humanitas; Paris, Éditions Jean-Michel Place, 224 p. - Prix des Palmes de la francophonie, 1993.

Revue n° 124 - 1er Trimestre 1994


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