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LA FRANCOPHONIE À TRAVERS
LA REVUE DE L'AMOPA

LA LANGUE FRANÇAISE
ET LA FRANCOPHONIE
par Béatrice DIDIER

Dernière mise à jour le lundi 02 janvier 2012

Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs,
Lorsque Jacques Treffel m'a demandé de prendre la parole pour faire, me disait-il, l'éloge de la langue française, j'ai été tentée de refuser, et il a fallu son amicale insistance pour que j'accepte. Ce n'est pas seulement parce que j'étais d'avance impressionnée par votre présence et la haute qualité de la manifestation qu'il organisait, mais aussi parce que le sujet me semblait à la fois rebattu et impossible à cerner. N'était-ce pas revenir à l'époque de Rivarol, lorsque l'Académie de Berlin proposait comme sujet de concours: « Qu'est-ce qui fait de la langue française la langue universelle de l'Europe? Par où mérite-t-elle cette prérogative? Peut-on présumer qu'elle la conserve? ».
On était en 1784, l'année du Mariage de Figaro. La question de la langue européenne se trouvait donc déjà posée, mais dans une optique bien différente de la nôtre; on remarquera que c'était justement l'Académie de Berlin qui proposait le sujet: l'universalité du français en Europe dans les élites cultivées semblait une évidence. Le sujet du discours était posé en termes de prééminence plus que d'excellence, et la perfection de la langue française n'était là que pour justifier une prédominance qui était peut-être, déjà pourtant, comme les institutions de l'Ancien Régime, menacée souterrainement, car l'essor des langues et des littératures nationales va s'affirmer au XIXe siècle, conséquence paradoxale de l'expansion des conquêtes françaises sous la Révolution et l'Empire. Rivarol soupçonnait d'ailleurs qu'une autre langue aurait pu l'emporter: l'anglais.
Mais l'hypothèse lui semble devoir être écartée, autant parce que la langue anglaise est, croit-il, moins parfaite qu'en raison de la situation géographique de l'Angleterre à l'écart de l'Europe. Il ne soupçonne pas que viendra le règne d'un langage issu de l'anglais! Pourtant, depuis un an, le traité de Versailles avait consacré l'existence des États-Unis, dont Beaumarchais justement avait favorisé la naissance. Les arguments qu'emploie Rivarol sont de deux sortes: théoriques et historiques. Les premiers issus de la réflexion linguistique des Lumières ne nous convainquent plus guère: le français serait une langue plus parfaite parce que plus proche de la « langue naturelle », ne pratiquant pas l'inversion dans sa syntaxe, et donc plus claire. On trouvait déjà cet argument dans la Lettre sur les sourds et muets de Diderot.
Les arguments historiques semblent plus convaincants. Rivarol est conscient de l'importance de cette lente maturation d'une langue et fait remonter à mille ans en arrière cette longue élaboration: ce qui, par parenthèses, nous projette en 784 (même si le chiffre de mille ans est approximatif), avant même le fameux serment de Strasbourg (842) ou La séquence de Sainte Eulalie (vers 880). Le Moyen Age commence à exister aux yeux des hommes du XVIIIe siècle, conséquence d'une prise de conscience de l'histoire.
Sans vouloir ergoter sur des dates, il est bien certain que l'identité même de la langue française, partie capitale de notre identité, de cette « Identité de la France » à laquelle Braudel a consacré un si beau livre, est faite à la fois de durée et de diversité, d'une sorte de permanence non pas figée, mais dans le mouvement de l'Histoire. Cette histoire de la France est constituée, comme ses paysages mêmes, d'une grande diversité et d'une profonde cohésion.
La France a réalisé son unité plus tôt que d'autres pays en Europe. Je relisais la préface de Littré; elle est admirable, comme toute son entreprise, par cette conscience qui s'y affirme de la présence du passé et de la foi dans l'avenir. « Le passé de la langue conduit immédiatement l'esprit vers son avenir », écrit-il. « C'est cette combinaison entre la permanence et la variation qui constitue l'histoire de la langue » - et qui constitue sa beauté. Cela amène Littré à divers points dont l'actualité nous frappe encore: celui des dialectes, de l'orthographe et des néologismes. L'unité de la langue française a été faite de cette union de diverses langues d'oc et d'oïl. S'il est bien vrai qu'historiquement, parmi ces langues, certaines furent minorisées, ce serait oublier la richesse même du français que d'accroître cette injustice par le mépris.
Littré, s'inspirant des théories évolutionnistes de son époque, se lance alors dans une vaste comparaison entre l'anatomie et l'étymologie: « L'anatomie a ses monstruosités où des parties essentielles se sont déformées ou détruites, l'étymologie a les siennes, c'est-à-dire des fautes de toute nature sur la contexture ou l'orthographe du mot ». Et c'est pourquoi, ajouterions-nous, vouloir rationaliser l'orthographe, c'est abolir le passé, c'est-à-dire finalement l'identité de la langue. Ce qui ne veut certes pas dire que des réformes partielles ne puissent être souhaitables, normales en raison même de cette dimension historique d'une langue. Il y a eu de nombreuses modifications successives de l'orthographe dans le passe. « Les mots ne sont immuables ni dans leur orthographe, ni dans leur forme. ni dans leur sens, ni dans leur emploi... Saisir les mots dans leur mouvement importe; car un mouvement existe ».
S'occupant essentiellement du vocabulaire, Littré n'a pas à aborder longuement dans sa préface les questions de syntaxe, elles aussi soumises à variation, mais où, me semble-t-il, se situe le sentiment même de la langue; et c'est pourquoi je crois l'introduction de mots étrangers, en évitant les abus qui conduisent à ce qu'Etiemble appelle le « franglais », peut très bien ne pas nuire fondamentalement à la langue française tant que demeure le sentiment de la syntaxe. Les fautes contre la syntaxe que commettent les médias me semblent les plus graves, et, inversement, un des rôles essentiels du professeur de français dans le secondaire et même dans le supérieur, en tout cas dès l'école primaire, et fût-ce au prix de rébarbatives « analyses grammaticales », doit être de maintenir le sens de l'organisation interne de la phrase. C'est à cette condition que, quelles que soient les introductions de mots étrangers, la langue française demeure. En tout temps, et justement pendant ce cher XVIIIe siècle, qui semble le lieu même de la stabilité et de la perfection de la langue, les mots étrangers ont été intégrés ainsi que de nombreux mots empruntés aux techniques.
Pour citer une dernière fois Littré, j'ajouterai encore ces phrases extraites de la préface du « Supplément » à son Dictionnaire: elles se situent bien exactement dans cette conscience historique, où la connaissance du passé entraîne forcément une vision dynamique de l'avenir. Le rayonnement de la langue française, Littré montre fort bien qu'il n'a pas toujours été dû aux mêmes raisons: « À l'âge primitif ce fut l'originalité des créations et le parfait accord des conceptions avec les croyances et avec les mœurs qui recommandèrent à l'Europe notre littérature; à l'âge de la maturité, ce fut la correction soutenue, l'élégance parfaite, la haute raison et, bientôt après, la hardiesse philosophique qui firent prendre les livres français à tant de mains étrangères. Il y a là, sur le changement des aptitudes et du génie des nations, un profond enseignement que peut-être on ne voit nulle part ailleurs aussi clairement donné ».
Or nous assistons, avec l'expression de la francophonie, à un changement radical des aptitudes et du génie de la langue française. La francophonie, certes, a toujours existé, mais elle était le fait d'individus, de groupes sociaux. Catherine II ou Frédéric Il écrivaient en français; Potocki ou Toussaint Louverture employaient le français comme langue de liberté et d'une grande diffusion. De même, de nos jours, Beckett, lonesco ou julien Green ont écrit une partie de leur œuvre en français pour des raisons personnelles.
Mais la création de littératures entières francophones est un phénomène qui n'a pris son essor qu'au XXe siècle et qui modifie fondamentalement, qui renouvelle la langue française. On aurait tort de s'indigner des modifications que ce nouveau « génie » peut faire subir à la langue, ce serait aller contre l'histoire. Le génie de la langue française désormais éclatera peut-être autant qu'en Europe. au Canada ou en Afrique. Mais ce déplacement n'est pas une fuite. Bien au contraire, c'est grâce au poids de la francophonie que le français a sa carte à jouer dans l'Europe de demain, qui ne peut se replier sur elle-même, ni se penser autrement qu'à l'échelle du monde.
Le Dictionnaire universel des Littératures, auquel je travaille depuis plus de cinq ans et qui va paraître dans les premiers mois de l'année 1994, fait une large place aux littératures francophones: littératures du Canada français, du Maghreb, de l'Afrique sub-saharienne, des Mascaraignes, etc.; ces littératures, à mesure qu'elles se libèrent d'un douloureux passé colonial et prennent leur autonomie, bien loin de se détacher de la France, pourront au contraire entretenir avec la littérature de l'hexagone un rapport d'égal à égal; elles se constituent elles-mêmes leur passé et leur histoire; elles ont déjà une durée, une identité, qui est à la fois distincte et fraternelle.
Dans une interview qu'il donnait récemment à l'Express, Le Clezio rappelait qu'il était « un îlien, un descendant de breton émigré a l'île Maurice » et faisait l'éloge de la langue française: « Comment imaginer un monde sans cette langue? Par tout ce qu'elle porte de rural dans les grandes plaines du Nord et de l'Ouest, les bocages, les rivières douces, les villages, les rites du blé, de la vigne, les secrets des dernières forêts, où, sous Louis XIV erraient encore les meutes de loups et les hordes d'aurochs, la langue française est munie d'éternité. Langue complète, faite de la graine et du son, langue métisse. Semblable au créole, encore vivante, encore mutante ». La langue française gagnera à porter en elle les grandes forêts du Canada et les cèdres du Liban, à laisser entendre à côté du blé, les rites du riz au Viêtnam, à faire résonner en elle les bruits d'un village africain.
Encore faut-il que, de la part de tous ceux qui parlent français et qui veulent écrire le français, se manifeste une véritable foi dans leur langue et le désir de la faire entendre dans le concert, sinon dans la cacophonie mondiale. Amenée par mon métier à faire souvent des conférences à l'étranger, je dois bien constater le recul du français dans le monde, et il n'est pas dû seulement à des circonstances économiques et politiques, mais à une sorte de défaitisme, de fatalisme, peut-être aussi à une idée un peu simpliste qui tend à opposer la langue du commerce: l'anglais, et la langue de la culture: le français. Disons que c'est doublement injuste, que l'anglais et l'américain sont bien évidemment des langues de culture aussi, et que surtout la frontière entre langue commerciale et langue de culture n'est pas aussi absolue que le croit le grand public.
C'était le thème des conversations que j'avais en juin dernier à Pékin avec le conseiller et l'attaché culturels, lorsque j'essayais de leur prouver qu'il n'était pas indifférent de maintenir à l'Université de Wuhan, à 1000 km au sud de Pékin, dans la Chine profonde, un centre d'études françaises de haut niveau (DEA), tandis que les usines Renault s'implantaient dans cette région: ces hommes qui s'occupent du commerce et de l'industrie ont besoin de posséder une connaissance de la langue qui dépasse le simple niveau « commercial »; la présence d'une industrie peut susciter une curiosité pour une culture.
Dans les pays de l'Europe de l'Est, on est frappé par ce désir d'une connaissance du français qui ne répond pas toujours à un effort suffisant de la part de la France; les budgets des Instituts français sont en général trop faibles; l'enseignement du français à l'étranger est assuré avec le maximum de dévouement, de compétence certes, mais avec des moyens financiers notoirement insuffisants. Or, ce problème de la diffusion du français dans des pays qui ne sont pas du territoire de la francophonie n'est cependant pas inutile à notre propos d'aujourd'hui. Pour que la francophonie atteigne son véritable rayonnement, il faut que le français de Voltaire, de Senghor ou de Kateb Yacine puisse être compris et apprécié dans le monde entier. Le choix du français par tel écrivain africain ou maghrébin est directement lié à ce rayonnement. S'il choisit le français plutôt que sa langue maternelle, ce n'est pas seulement à la suite de circonstances, mais c'est aussi parce qu'il pense que son œuvre aura plus d'audience en français; si cette audience recule, n'aura-t-il pas la tentation alors de choisir plutôt l'anglais? De quelle richesse, de quelle diversité, de quelle puissance, l'identité de la langue française se trouverait-elle privée si elle était dans l'avenir mutilée de ces multiples résonances des forêts du Québec, du village africain? Nous n'avons pas le droit, par notre inertie, par notre défaitisme, de décourager cette confiance des pays francophones (quelle que soit la diversité du statut de cette francophonie suivant les pays) dans l'avenir du français qu'ils contribuent si fortement à assurer.

Revue n 124 - 1er Trimestre 1994


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