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LA FRANCOPHONIE À TRAVERS
LA REVUE DE L'AMOPA

LE FRANÇAIS, LANGUE DIPLOMATIQUE
par François Pitti Ferrandi

Dernière mise à jour le lundi 02 janvier 2012

Le mercredi 13 novembre, dans le grand amphithéâtre de l'École de Chimie de Paris, M. Gérard Colpin, président de la section du XIIIe arrondissement de Paris, présentait à un auditoire nombreux et attentif un brillant conférencier invité par Mme Ogier, le doyen François Pitti Ferrandi qui fit un exposé sur le français, langue diplomatique que nous sommes heureux de publier.
M François Pitti Ferrandi est le descendant de la célèbre famille florentine des Pitti, dont nous admirons encore aujourd'hui le Palais, devenu musée, construit en 1440 par Bru Nellesehi.
Son aïeule, Pauline de Galard-Brassac de Béarn, est la fille de la duchesse de Tourzel, dernière gouvernante des Enfants de France, qui fut du voyage de Varenne et accompagna la famille royale dans sa captivité. Elle échappa à l'échafaud.
D'abord lauréat de la faculté de droit d'Aix-en-Provence, François Pitti Ferrandi s'oriente ensuite vers les Lettres; auteur de nombreux articles et ouvrages, son œuvre majeure est sa thèse de doctorat: « Victor Hugo et l'Italie ». Il enseigne la littérature comparée à la faculté des Lettres de Nice puis à celle de Paris-Sorbonne. Fidèle à son île natale, il est associé à la mise en œuvre du projet de l'université de Corse; il est le fondateur et le premier doyen de la faculté des Lettres de la jeune université de Corte.
Officier de marine; titulaire entre autres distinctions et décorations de la médaille de Vermeil de la Société de Sauvetage en mer, le doyen Pitti Ferrandi reçut à l'issue de cette belle réunion la cravate de Commandeur des Palmes académiques des mains du président Jacques Treffel.



Il y a 451 ans, le 28 septembre 1539, un de nos plus brillants souverains, le roi François 1er a signé dans une petite ville du Valois une ordonnance qui porte le nom de cette ville, Villers-Cotterêts. L'ordonnance de Villers-Cotterêts impose l'usage du français dans tous les jugements et actes officiels « afin qu'ils soient en un langage clair et qu'il n'y ait ni puisse y avoir aucune ambiguïté ou incertitude.. ».
En 192 articles, ce texte est l'un des plus importants de la législation française: l'impulsion donnée par le geste royal fut décisive pour la diffusion du français. Moins de dix ans plus tard, en 1549, Du Bellay publie sa Défense et Illustration de la Langue Française. Puissant stimulant pour l'instruction publique, l'ordonnance est aussi un facteur d'unification politique.
Enfin il faut bien considérer que, pour jouer un rôle international, il fallait d'abord que le français ait une place solide en France. C'est l'ordonnance de Villers-Cotterêts qui la lui donne.
Une langue, comme l'a dit un linguiste célèbre, est un dialecte qui a réussi. Le français part du dialecte d'une très petite province, l'Ile-de-France et l'expansion de ce dialecte s'est faite par plusieurs voies diverses; les moyens politiques et militaires allaient de pair avec les moyens littéraires et, en employant un terme anachronique, on pourrait y ajouter le snobisme.
L'Ile-de-France, région qui entoure Paris, avait l'avantage d'être le siège de la royauté (une royauté bien faible à ses débuts); on y parlait un dialecte d'oïl (pour dire oui) avec des divisions nombreuses. Vers le XIIe siècle, la langue d'oïl s'étendait environ au nord d'une ligne Bordeaux, Limoges, Clermont-Ferrand, Grenoble.
En 1150 fut fondée l'Université de Paris, nouveau prestige pour l'Ile-de-France.
Ensuite vint le sanglant épisode de la guerre des Albigeois (1209-1229). La défaite du Comte de Toulouse dont la cour, très cultivée, parlait la langue d'oc, fut suivie du déclin de cette langue méridionale et, au XVe siècle, la langue d'oïl avait à peu près recouvert le domaine de la langue d'oc.
Cette destruction de la cour de Toulouse fut peut-être un mal car la diversité est enrichissante, mais l'unité a aussi son prix. Le snobisme joue également en faveur de la langue de la cour du Roi. On le voit par exemple à Paris au début du XIIIe siècle où les gens de la cour se moquent de l'accent picard d'un important vassal, grand seigneur et poète, pourtant, qui est le puissant Conon de Béthune.
En Normandie, les descendants des Scandinaves de Rollon avaient vite adopté le français. Quand ils ont conquis l'Angleterre en 1066, les conquérants gardèrent l'usage de leur langue française. Pendant plusieurs siècles ce fut la langue de la haute société, de la cour, et aussi, à côté du latin, de la justice, du parlement et de l'administration. En 1346, pendant la guerre de Cent Ans, à Crécy, Édouard III d'Angleterre ne connaît rien d'autre que le français, comme son adversaire le roi de France. La langue anglaise moderne conserve des survivances très nettes de cette situation. Les traces laissées par le français sont révélatrices de son importance et de son emploi par la classe dirigeante, sinon cultivée: mots du vocabulaire administratif, curieuse distinction pour un animal entre le nom anglo-saxon de la bête (qui est élevée par le paysan) et le nom français de la viande (qui est mangée par le seigneur), etc.
Les devises royales sont toujours en français: « Honni soit qui mal y pense » qui date de 1348 et « Dieu et mon droit ».
Ce n'est que vers 1480 que le français fut remplacé par l'anglais dans les discours de la Chambre des Communes. Notons en passant que la devise de la Hollande est française aussi: « Je maintiendrai ».
À l'étranger, le français était souvent mieux connu qu'en France. Il n'était pourtant pas question, là, de l'imposer par arrêté royal.
Des écrivains importants l'emploient: le maître de Dante, Brunetto Latini, écrivait en langue française qu'il définissait comme « la parlure plus délitable et commune à toutes gens » (Le livre du Trésor).
Sait-on, par exemple, que Marco Polo, en 1296 dicte en français le récit de son voyage?
Dante lui-même, qui avait refusé le latin pour son œuvre, a songé à écrire en français la Divine Comédie.
En Allemagne, Leibniz écrivait le plus souvent en français. Frédéric II de Prusse remplace le latin par le français à l'académie de Berlin et correspond avec Voltaire, avec parfois des plaisanteries comme cette invitation:

     p               ci
  _____   à   _____
  venez         sans

(venez souper à Sans-Souci)

A Saint-Pétersbourg, les mémoires de l'Académie sont rédigés en français sous Catherine la Grande.
En 1783, l'Académie de Berlin institue un concours sur le sujet suivant: « Qu'est-ce qui a rendu la langue française universelle? ». Le seul fait de proposer ce titre en Allemagne est significatif par lui-même.
C'est un Français, Antoine de Rivarol, qui gagne le prix avec un mémoire intitulé: « Discours sur l'universalité de la langue française » qui fut imprimé à Berlin par les soins de l'Académie prussienne.
En théorie, il n'y a jamais eu d'adoption en droit international d'une langue diplomatique. Dans le droit international public, il n'y a pas de déposition écrite à ce sujet.
En pratique la langue diplomatique est celle qui est employée au moment de conclure un traité international entre des États qui, au moment de traiter, sont théoriquement sur un pied d'égalité, que l'on veut souligner de plus en plus par la disposition en table ronde. De façon explicite donc aucune langue n'était spécialement reconnue comme langue internationale. En fait c'est un accord, une convention entre les parties, qui règle pratiquement l'adoption d'une langue plutôt que d'une autre. L'usage de la langue française n'a jamais été officiellement reconnu. Elle a toujours été adoptée en diplomatie par un simple accord. Et, chose curieuse à remarquer, l'adoption du français n'a jamais été liée à une suprématie politique ou militaire de la France. (Je ne dis pas une suprématie quelconque, je précise politique ou militaire, qui aurait pesé au moment où l'on conclut un traité). On a très souvent cru qu'on parlait français dans les conférences internationales parce que la France a été pendant longtemps un des interlocuteurs les plus puissants dans ces traités. Or nous allons voir dans le détail, qu'il ne s'agit pas d'une importance diplomatique, mais d'un hasard.
Comment ce hasard s'est-il produit?
Longtemps la langue des traités en Occident a été le latin, de même que dans tous les actes publics, dans tous les ouvrages sérieux.
Depuis le Moyen Âge c'est le latin qui servait dans les relations internationales, soit pour la correspondance entre pays, soit pour la présentation des ambassadeurs arrivant de l'étranger, soit dans la discussion et la rédaction des traités ou en d'autres circonstances.
Il y avait de nombreuses raisons pour l'emploi du latin:
1. Des raisons pratiques, d'abord: le latin était la langue des ecclésiastiques et c'étaient plutôt des clercs, évêques ou cardinaux, et non des laïques, qui formaient en général le personnel des missions diplomatiques. Ils parlaient et écrivaient le latin mieux que leur langue maternelle. Le cardinal du Bellay (oncle du poète), longtemps ambassadeur à Rome, parlait couramment latin. Richelieu envoya en 1630 à la Diète de Ratisbonne un négociateur efficace, le Père Joseph, qui ne parla que latin.
2. Ensuite, deuxième raison importante; le latin est une langue morte, ce qui implique d'une part qu'elle n'appartient à personne, donc que son usage ne peut susciter aucune susceptibilité, et d'autre part cela garantit qu'elle est fixée en un certain nombre de formules, les fameuses formules latines, ou clausules, dont tout le monde connaît très bien le sens et la traduction. On est donc sûr que les choses seront présentées sans risques de fausses interprétations. Ce sont des commodités linguistiques évidentes.
Enfin, aussi des raisons historiques pour parler latin entre diplomates. Le Saint Empire Romain Germanique, qui couvrait une grande partie de l'Europe, était la suite de l'Empire Romain, et surtout affirmait hautainement qu'il en était l'héritier (il l'était, c'était vrai, mais pas autant qu'il le disait). Et en revendiquant l'héritage de Rome, le Saint Empire revendiquait le latin comme sa chose, et, en somme, quand on parlait latin, on donnait la préséance à la langue du Saint Empire. Jusqu'à la mort de Charles-Quint, les possessions du Saint Empire s'étendaient sur presque toute l'Europe, sauf en France et en Angleterre, si bien que dans n'importe quel traité à conclure, on avait presque toujours comme partenaire, ou comme adversaire, le Saint Empire, et ce fait-là entraînait la prééminence du latin, qui était en même temps la langue de l'Europe cultivée et la langue d'une grande puissance avec laquelle on avait à traiter constamment. Pourtant Charles-Quint, vers 1520, disait déjà: « j'ai appris le latin pour parler au Pape, l'espagnol pour parler à ma mère, l'anglais à ma tante, l'allemand à mes amis et le français à moi-même » Cette raison qui rattachait le latin à l'Empire, avec un aspect politique, fit que l'on s'aperçut bientôt qu'en parlant latin on reconnaissait une sorte de supériorité à l'Empereur Germanique. Et si l'on abandonna petit à petit ce langage latin, ce fut également en prenant position contre la prétention de l'Empereur qui voulait l'imposer dans les traités, alors que, du côté de la France, on ne faisait pas du français une question de préséance.
Les autres langues européennes n'étaient pas arrivées, jusque vers le XVe ou XVIe siècles, à un degré de contrôle et de précision suffisant pour permettre la rédaction d'un traité sans risque d'ambiguïté (double sens), de malentendus ou de confusions, empêchant de se comprendre. Tandis que, à partir du XVIIe siècle, tous les éléments qui étaient jusque-là favorables au latin serviront, au contraire, à sa décadence progressive et à l'avènement du français. Prenons par exemple le point de vue linguistique: avec le grand mouvement européen de la Renaissance, le culte du latin classique a été remis en honneur. Or le latin du Moyen-Âge était encore assez vivant: on pouvait s'en servir pour les affaires, la conversation: on pouvait bavarder, plaisanter, se disputer, jurer en latin. La Renaissance a fait du tort au latin par le retour à la langue latine classique, langue épurée et figée, qui ne pouvait satisfaire les besoins nouveaux, tant culturels que pratiques. En restaurant sa pureté, on l'a coupée du monde vivant... Il serait très difficile de dire actuellement des mots techniques en latin, mais déjà au XVIIe siècle il y avait beaucoup de notions nouvelles (juridiques, économiques ou politiques) qui ne pouvaient pas être exprimées en latin. Et il y a encore d'autres facteurs qui désavantagent le latin: par exemple l'imprimerie, qui a favorisé la langue vulgaire au détriment du latin, car les imprimeurs et les écrivains peuvent et veulent toucher un public vaste. Et aussi, plus tard, la réforme protestante de Luther (1530); car pour les Réformés le latin est la langue de Rome, donc la langue des papistes. En plus, le latin était toujours parlé par les clercs, par les gens cultivés, mais ces lettrés étaient d'origines très différentes et ils finissaient, tout en parlant latin, le même latin, par ne plus se comprendre, tellement leur accent transformait la langue.
Il y a un exemple historique, celui de Charles IX, roi de France, qui connaissait très bien le latin, et qui reçut un jour des ambassadeurs polonais en 1573. (Son frère, le futur Henri III, était roi de Pologne). Ils lui firent un beau discours. Le roi exprima son regret de ne pouvoir répondre car, disait-il, il ne comprenait pas le polonais. Or ces ambassadeurs avaient parlé en latin, mais le roi n'avait rien compris car le latin prononcé par les Polonais était devenu inintelligible pour lui.
D'autre part, il y a aussi un changement dans le personnel diplomatique. Les ecclésiastiques disparaissent peu à peu de ces missions, et la diplomatie de carrière commence à s'installer. Ce sont également des militaires qui vont avoir des rôles de diplomates. Or nous connaissons la formation des militaires, il y a quelques centaines d'années. C'étaient des jeunes gens qui commençaient leur carrière à 16 ans, quelquefois plus jeunes encore, qui n'avaient donc pas le temps d'apprendre le latin et ne connaissaient que leur langue nationale.
En plus des raisons linguistiques, les raisons historiques que nous avons vues se tournent également contre le latin. La maison d'Autriche était en légère décadence mais, plus elle perdait de puissance, plus elle tenait à en garder l'illusion, notamment en exigeant cette langue latine qu'elle considérait comme sienne. En 1648, au moment du Traité de Westphalie, les ambassadeurs du Saint Empire soulignèrent le fait que le latin était la langue de l'Empire, le privilège de l'Empire, et cette revendication fut enregistrée comme une maladresse par les autres plénipotentiaires qui, jusqu'alors, regardaient le latin comme une langue assez neutre. Cette langue qui faisait partie du patrimoine commun des gens instruits, devenait un signe de nationalité. Les chancelleries se mirent alors à abandonner peu à peu le latin, car en l'employant, on paraissait reconnaître une suprématie de la maison d'Autriche. Il fallait donc choisir une autre langue. Il pouvait y avoir deux méthodes: ou bien chacun parlait dans sa propre langue; cette solution ménageait les susceptibilités linguistiques des participants, mais nécessitait la présence d'interprètes. Or nous savons que la diplomatie de l'Ancien Régime n'avait rien à voir avec la diplomatie de la place publique, comme on appelle la diplomatie actuelle (elle ne l'est d'ailleurs qu'en apparence). Le secret des négociations était essentiel, et l'intervention des interprètes aurait augmenté le personnel, donc les risques de fuite du secret. L'autre méthode était de choisir une des langues nationales comme langue de référence. Cela avait l'avantage d'accélérer les négociations et surtout d'éviter que le traité, rédigé en plusieurs langues, ne donne lieu à plusieurs interprétations et à des chicanes qui auraient suivi, chacun voulant ou préférant son propre texte. Alors la langue témoin se révéla être le français, imposé par tout un concours de circonstances. Éliminons d'abord tout ce qui est raisons politiques; nous l'avons déjà dit, l'adoption du français n'est pas du tout liée à une question de puissance de la France. Voyons, en effet, les grands traités du XVIIe siècle: en 1648, au traité de Westphalie, le Saint Empire est vaincu, la France est victorieuse, mais les négociations se font en latin pour le texte d'origine. En 1678, au traité de Nimègue, la France est au sommet de sa puissance, Louis XIV a eu des guerres victorieuses, mais ici encore les négociations se font presque toutes en latin. Le traité de Nimègue se compose de plusieurs parties: il y a un traité entre la Hollande et la France en français; il y a un traité France-Espagne: le traité est bilingue; enfin il y a un traité France-Empire, c'est-à-dire entre vainqueur et vaincu, et il se fait en latin, donc dans la langue du vaincu.
Au contraire, au traité de Rastadt (1714), c'est la fin du règne de Louis XIV, et la France vient de subir de très lourds revers militaires; la France est battue. Eh bien, c'est justement la première fois que l'on traite en français, pas de texte latin. Le plénipotentiaire français était le Maréchal de Villars, qui ne savait pas le latin. Du côté impérial on avait le Prince Eugène de Savoie, grand général de l'Empire autrichien, qui connaissait très bien le français, comme Savoyard, et alors le traité de Rastadt se conclut en français.
L'adoption du français a tout de même des causes un peu plus profondes que cette circonstance particulière. la diplomatie européenne, l'ensemble des diplomates connaissaient maintenant le français, comme au Moyen Âge on connaissait le latin. En fait, si l'on a adopté le français à Rastadt, cela se fit en ajoutant une mention spéciale au traité, précisant qu'il s'agissait d'une exception et que cela ne serait aucunement un précédent pour des traités ultérieurs.
Seulement, cette adoption du français faite par hasard, se répéta et, chaque fois, on ajoutait cette mention spéciale indiquant que le français n'était pas adopté officiellement; mais il était adopté tout de même.
Ce n'est qu'à partir du traité de Paris 50 ans après, en 1763, que l'on ne mettra plus ce genre de réserves, au bas des traités, pour signaler la langue qui est employée, et qui reste le français.
En 1763 la France est encore vaincue, et le traité de Paris lui fait perdre son empire colonial des Indes, mais cependant on discute en français. Cette convention, qui est donc une règle non écrite, va durer plus de deux siècles, jusqu'au traité de Versailles en 1919. Les diplomates sont des hommes de culture, des hommes du monde; le français leur est familier. En outre les congrès diplomatiques ne sont plus les réunions austères où seuls se réunissaient des experts; l'élément féminin y participe souvent, Les épouses des diplomates se rendent dans les villes des congrès, et ces dames de la haute société parlent français entre elles, alors on parle français devant elles et quand on quitte le salon pour la salle de conférence, on continue naturellement à parler la même langue. Ce rôle des femmes est important: en effet le langage de la mode: parfumeurs, perruquiers, est français et les femmes l'emploient pour ne pas être comprises des domestiques.
Il y a aussi des raisons autres que mondaines ou historiques; il y a des raisons techniques pour faire adopter le français. Des raisons qui tiennent à certaines qualités de la langue française. Qualités que le français revendique toujours: la clarté, la précision et la fixité, La clarté, ce fut une des grandes préoccupations des auteurs français qui, depuis Pascal, abandonnent les longues périodes du style latin et arrivent à cette langue ramassée, aux phrases courtes, à l'ordre des mots fixe (sujet. verbe, complément) qui permet une compréhension, une clarté très grandes. Rivarol disait: « Ce qui n'est pas clair n'est pas français »
La précision, ce sont les auteurs de lexique qui l'organisent. Depuis le XVIIe siècle, les grammairiens et les lexicologues se multiplient pour fixer le français. Malherbe et Vaugelas s'efforcent de supprimer tous les équivalents, tous les synonymes; et en diplomatie cette précision était évidemment un avantage.
En plus la langue française était, à son époque. la seule langue vraiment fixée, et ce fut même un obstacle, quelques siècles plus tard, à son expansion. Des institutions, comme l'Académie Française, veillaient sur la langue, et leurs décisions étaient respectées. On constate cette fixité en remarquant que la langue du grand siècle (comme nous l'appelons), est encore tout à fait intelligible pour les Français contemporains.
Comme l'évolution de la langue était donc limitée et contrôlée, cela présentait une garantie sur le plan international: on savait que les phrases formulées en français ne prendraient pas un sens différent quelques années plus tard.
À Versailles. en 1919. il y eut une grande indignation en France lorsque l'on vit que la langue française était abandonnée. Il y a aussi beaucoup de raisons à cela, et des raisons pragmatiques. D'abord il v avait pour la première fois, des pays non-européens qui participaient au traité: le Japon et surtout les Etats-Unis, qui font leur entrée sur la scène internationale. Or, les diplomates américains ont toujours refusé, dès qu'ils sont entrés dans la politique européenne, de parler autrement qu'en anglais. Le protocole de Washington de 1783 avait fixé ce point. De plus, à la table de Versailles, voici la situation: le président américain, W. Wilson, ne parlait pas du tout français; l'Anglais Lloyd George parlait très mal français; tandis que le représentant de la France, Clémenceau, parlait bien anglais. Enfin le ministre italien, Sonnino, parlait également anglais et français.
Ce fut donc pour des raisons pratiques, les mêmes raisons de commodité qui, des siècles avant, avaient fait prendre le français, que l'on choisit l'anglais, qui était la langue de Wilson et de Lloyd George.
Il y eut des protestations du président de la République, de l'Académie Française et dans l'opinion, mais ces protestations n'eurent pas de succès, et cette nouveauté eut de lourdes conséquences.
Après la Seconde Guerre mondiale, à la Conférence de San Francisco en 1945, première grande conférence internationale, préparatoire à l'ONU, on avait admis cinq langues: français, anglais, russe, espagnol et chinois. C'étaient les langues officielles, c'est-à-dire que tous les documents devaient être publiés dans les cinq langues. Mais il fallait choisir une langue de travail, une langue de discussion; toujours cette distinction entre langue écrite et langue parlée (et les services de traduction n'étaient pas perfectionnés comme maintenant).
Les Etats-Unis proposèrent l'anglais, comme étant la langue la plus répandue, la langue des affaires, de l'économie; mais les autres délégations s'inquiétèrent d'une hégémonie anglo-saxonne sous le couvert de la langue, et firent des efforts pour s'opposer à l'anglais comme langue unique. Elles se rangèrent derrière le représentant français, Georges Bidault, pour appuyer l'adoption du français. Ont voté contre l'anglais les pays de l'Amérique latine, du Proche-Orient, l'URSS. Le français fut admis à une voix de majorité. En 1962, 35 délégations sur 105 s'exprimaient en français et, en 1966, 43 délégations sur 112 s'exprimaient en français, Il en résulte à l'ONU que, dans une séance plénière, on ne traduit pas ces deux langues: l'anglais et le français.
Au Conseil de Sécurité, à l'occasion de la résolution 242 sur le conflit israélo-palestinien, plusieurs délégués regrettèrent l'emploi de l'anglais car le texte dit qu'« Israël must withdraw from occupied territories », dont le sens peut être: « se retirer des territoires occupés », ou « se retirer de territoires occupés ». La différence est grande car si l'on interprète des, il s'agit de tous les territoires; si l'on comprend de, il suffit d'en quitter quelques-uns pour que la résolution soit appliquée. On comprend que ces divergences d'interprétation qui avantagent l'une ou l'autre des parties, ont pu faire couler beaucoup d'encre et aussi, hélas, beaucoup de sang. Il fallut établir la traduction française.
Notons en passant que les papes, reçus à l'ONU y ont parlé en français, Paul VI et Jean-Paul II Les notes internationales du Vatican sont aussi en français.
Au moment de la construction européenne, nous pouvons repenser à l'ordonnance de Villers-Cotterêts car, si l'on voulait utiliser dans nos tribunaux une autre des langues de la communauté, l'ordonnance y ferait obstacle, au moins pour l'écrit.
Je pourrais vous citer interminablement des phrases d'étrangers illustres qui se félicitent de connaître le français, pour eux ou pour leurs concitoyens. Je me limiterai à une citation du président Senghor, qui n'est pas vraiment un étranger: « Le français est une langue à vocation universelle, de gentillesse et d'honnêteté, et il nous a fait don de ces mots abstraits si rares dans nos langues ».
Nous jouissons donc d'un grand privilège. Celui de posséder le français comme langue maternelle. Mais c'est là une faveur qu'il faut continuer à mériter et à justifier, d'autant plus que la langue française n'appartient plus en propre seulement au peuple français, mais à l'ensemble des pays francophones, à tous ceux qui nous font l'honneur et le plaisir d'adopter notre langue.
Nous avons, nous spécialement, une responsabilité envers cette langue et vis-à-vis des autres francophones. En respectant l'héritage qui nous a été légué, par reconnaissance envers nos pères qui nous l'ont transmis, sachons que nous ne sommes plus les propriétaires de cette langue, nous en sommes seulement les dépositaires et ce rôle nous impose des efforts persévérants pour la maintenir pure et la transmettre à notre tour.
Pour finir, permettez-moi de vous rappeler ces mots émouvants de Benjamin Franklin; il disait: « Tout homme a deux patries, la sienne et puis la France. » Nous aimerions pouvoir dire une formule encourageante: « Tout homme doit avoir deux langues, la sienne et puis la langue française ». Soyons vigilants pour en garder la beauté et l'élégance.

Revue n° 115 - 4e Trimestre 1991


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