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       ASSOCIATION DES MEMBRES DE L'ORDRE DES PALMES ACADÉMIQUES


par Xavier Darcos,
Ministre délégué à l'Enseignement scolaire

Ce discours a été prononcé lors du colloque sur le thème : « Jeunes, éducation et violence à la télévision », organisé par M. le présudent Jean Cluzel, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences morales et politiques, à la Fondation Singer-Polignac, à Paris, le mardi 29 avril 2003.



Je me réjouis d'être parmi vous cet après-midi et de clôturer ce colloque consacre aux jeunes, à l'éducation et à la violence à la télévision. Je tiens à remercier la Fondation Singer-Polignac, qui nous accueille aujourd'hui et qui a bien voulu accorder son patronage à cette manifestation, en la personne de son président Édouard Bonnefous, chancelier honoraire de l'Institut de France. Je voudrais également féliciter M. le sénateur Jean Cluzel, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences morales et politiques, d'avoir pris l'initiative de cette journée de réflexion et d'en avoir supervisé l'organisation.
Je crois, Mesdames et Messieurs, que rarement la télévision aura été autant au centre des débats qu'au cours de ces derniers mois. Elle a notamment fait l'objet de plusieurs rapports importants, qui ont animé les discussions et les controverses, en particulier le rapport de Mme Blandine Kriegel sur la violence à la télévision... Tout ceci n'a rien de très étonnant, dans la mesure où la télévision a pris désormais une place centrale dans la vie quotidienne des Français, devenant pour chacun d'entre nous ou presque, la principale source à la fois d'informations et de loisirs. Les adultes lui consacrent presque quatre heures par jour.
Les enfants, pour leur part, passent en moyenne près de trois heures par jour devant le petit écran, soit moitié plus que le temps consacré à n'importe quelle autre activité. C'est pourquoi ils sont devenus une cible privilégiée du marché des médias et de la publicité. Nous sommes un des pays d'Europe qui reçoit le plus de chaînes thématiques jeunesse.
Cette présence journalière de la télévision, d'aucuns la jugent excessive, sinon envahissante et préjudiciable à d'autres formes de loisirs et de culture, au premier rang desquelles la lecture. Elle implique en tout cas que l'on s'interroge légitimement sur l'influence qu'elle est susceptible d'exercer sur les mentalités et les comportements des individus.
Entendons-nous bien, il ne s'agit pas d'instruire hâtivement un procès en sorcellerie et de charger la télévision de tous les péchés du monde. Je tiens à dire que la télévision a été et continue d'être, par bien des aspects, un outil éducatif majeur, d'autant plus que tous y ont accès: quasiment 100 % des ménages en sont équipés, alors que 40 % seulement possèdent un ordinateur. Mais si procès il doit y avoir, il serait juste que celui-ci concerne l'ensemble des médias et tout particulièrement celui qui a très certainement l'impact le plus direct auprès des jeunes et échappe presque totalement au contrôle des familles. Je veux évidemment parler de la radio, dont l'influence sur les jeunes esprits est loin d'être anodine.
Il convient enfin de souligner que, dans ce monde de l'image où les enfants et les adolescents sont aujourd'hui immergés, la télévision ne constitue plus qu'un transmetteur parmi d'autres. Les jeux vidéos, l'Internet, les cassettes et les DVD, si facilement accessibles, contribuent eux aussi à façonner l'imaginaire, à modeler une vision du monde et souvent d'une manière bien moins contrôlable que les programmes télévisés.

J'en viens maintenant à la question qui est au centre de la réflexion de cette journée: celle des rapports entre la violence et la télévision. Je n'apporterai naturellement pas une réponse catégorique à la question de savoir si la télévision concourt à attiser la violence d'un monde déjà en lui-même extrêmement violent, à rompre les digues que chaque être civilisé a appris à construire autour des forces obscures qui l'habitent. D'ailleurs, les divers spécialistes de l'enfance et de l'adolescence ne semblent pas avoir d'avis définitivement tranchés sur le sujet. Pour ma part, je dois dire que, dans l'action que j'ai entreprise pour prévenir la violence à l'école, les phénomènes contre lesquels je m'efforce de lutter me semblent avoir des causes bien plus profondes que l'influence pernicieuse d'un feuilleton ou d'un film.
En revanche, il me paraît indéniable que la banalisation de la violence à l'écran, la surenchère dans la recherche d'images choc, la répétition des mêmes scènes qui allient paradoxalement hyperréalisme et monotonie finissent par faire naître chez le spectateur une indifférence affective en même temps que l'abandon du principe de réalité. Nous savons tous que l'abus de jeux vidéos, dans lesquels les jeunes sont invités à devenir des personnages de l'action, ou de films d'horreur, dont les héros sont des adolescents sur lesquels il leur est aisé de se projeter, ont pu conduire les plus fragiles, les plus malléables d'entre eux à confondre le réel et le virtuel et à vivre leur vie comme s'il s'agissait d'un jeu de rôles.
C'est bien pourquoi, sans se substituer à la supervision des familles, sans usurper les fonctions des grands organismes de régulation comme le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel et sans, bien sûr, jeter la suspicion sur la télévision, l'école ne peut rester indifférente devant un tel phénomène.
Certes, je suis un des premiers à dire que la société demande beaucoup et parfois beaucoup trop à l'École. On charge celle-ci d'éduquer à la sécurité routière, au développement durable, à la santé, à la sexualité, au goût, que sais-je encore? Tout cela est bel et bon, à condition que cela ne s'effectue pas au détriment de sa mission première qui est d'enseigner des disciplines.
En ce qui concerne la télévision, les choses sont toutefois différentes. Nous apprenons aux jeunes à commenter un texte, à analyser un tableau ou une symphonie. Comment pourrions-nous les laisser seuls devant la télévision, sans leur fournir les clés, les codes et les méthodes qui leur permettent d'exercer leur esprit critique vis-à-vis d'elle et des informations qu'elle délivre? C'est là rester fidèle à la mission la plus humaniste de l'éducation qui est bien toujours d'aider à distinguer le vrai d'avec le faux et de voir clair en toutes choses.
Mais il en va aussi de son rôle civique. Car qu'est ce qu'un citoyen et un citoyen libre, sinon un individu pleinement capable d'analyser et de relativiser les informations qu'il reçoit? Si l'on est rigoureux, si l'on apprend à vérifier ses sources, si l'on comprend qu'une information se lit dans un contexte, alors c'est une pratique quotidienne de la démocratie qui est proposée, c'est l'apprentissage de la conscience et de la liberté qui s'effectue.

En effet, Mesdames et Messieurs, la violence à la télévision, ce ne sont pas simplement les films gore et les films X, ce sont aussi le matraquage publicitaire, le zapping à outrance et bien souvent la niaiserie des sit-coms, des reality-shows et autres histoires de loft.
Nos enfants ont donc besoin d'une éducation à l'image et d'une éducation qui puisse s'appuyer sur des outils pédagogiques solides. Pour les forger, nul organisme ne me semblait mieux approprié que le Centre de liaison de l'enseignement et des moyens d'information, le CLEMI. Comme vous le savez, celui-ci s'est doté d'un conseil d'orientation et de perfectionnement qui est une instance autonome, pluraliste, pleinement représentative des courants en présence et ouverte à l'ensemble des familles d'esprit. Réunissant des partenaires particulièrement actifs du monde des médias, différents acteurs et usagers du système éducatif ainsi que plusieurs représentants des ministères concernés, il a d'ores et déjà accompli un travail rigoureux, qui a notamment permis d'introduire l'information, écrite ou audiovisuelle, dans la classe, avec toutes les garanties de neutralité et d'objectivité.
Aussi, en décembre dernier, ai-je confié à ce Conseil la mission d'élaborer un livret d'exercices pédagogiques pour aider les enseignants à aborder l'image au collège et au lycée. Il y avait là une attente forte, beaucoup de professeurs se disant confrontés à des situations complexes d'« analphabétisme » de l'image chez leurs élèves. L'objectif du livret est donc de permettre à ces derniers de mieux apprendre à décrypter non seulement l'information, mais l'ensemble des images télévisées, c'est-à-dire les fictions, les documentaires, les dessins animés, les émissions de télé réalité ou encore les spots publicitaires.
Je suis très heureux de pouvoir vous présenter aujourd'hui, en avant-première la maquette de ce « mode d'emploi » de la télévision qui sera très prochainement diffusé dans l'ensemble des établissements du second degré et donnera aux élèves la possibilité de découvrir l'« envers des images » comme l'on découvre l'envers du décor. L'intérêt de ce document a d'ores et déjà conduit France 5 à s'associer très directement à cette opération, ce dont je ne peux que me réjouir. France 5 occupe en effet une place majeure en matière d'émissions pour la jeunesse et s'illustre particulièrement dans le domaine de l'analyse et du commentaire des images. C'est pourquoi la signature d'une convention a récemment permis que s'établisse, entre cette chaîne et mon ministère, un solide partenariat.
Il s'agit là, je crois, d'un grand pas, mais d'un premier pas. Nous devons évidemment poursuivre nos efforts pour parfaire cette formation visant à transformer les jeunes en téléspectateurs actifs et éclairés. À cet égard, il faut que des colloques tels que celui que vous avez eu l'excellente idée d'organiser aujourd'hui, se développent, car ils permettent de réunir des intervenants venus de divers horizons et de favoriser les échanges, ce qui est particulièrement opportun pour un sujet délicat, qui nécessite des regards croisés, Il nous faut également enrichir nos connaissances, savoir précisément ce que les autres pays, et notamment nos voisins européens, accomplissent en ce domaine. Il nous faut aussi sensibiliser les parents et leur permettre de ne pas être seulement des censeurs mais de participer eux aussi à l'éducation à l'image. Comme l'a dit fort justement un des orateurs de cette journée: ce n'est pas en installant une barrière autour de la piscine qu'on empêche l'enfant de se noyer, c est en lui apprenant à nager.

Apprendre aux jeunes à regarder la télévision, tel est notre objectif commun. Non pas pour nous inscrire dans un combat d'arrière-garde et d'ordre moral, mais simplement parce que nous avons la conviction que cet objectif participe au premier chef de la mission la plus essentielle de l'École, qui est d'élever les êtres et non de les rabaisser.


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